Chers amis,

 

Juin, le mois du Sacré-Cœur… L’occasion de nous refugier toujours plus dans ce Cœur si aimant, de crier ce nom si doux de « Jésus » ! Durant le mois écoulé, plusieurs commandes de chotki m’ont déjà tournée vers ce grand mystère, puisque ce « chapelet » est fait dans la prière… Plusieurs m’ont posé des questions sur ce « chotki » et la « prière de Jésus » que l’on récite dessus. Aujourd’hui, je viens donc vous partager quelques éléments sur ce sujet.

 

Le chotki (nom slave signifiant « compteur », c’est-à-dire choses avec lesquelles on compte) est une corde à nœuds, utilisée par les orthodoxes et les catholiques orientaux pour dire la prière de Jésus. C’est un équivalent du chapelet ou du rosaire des catholiques romains. On l’utilise en récitant sur chaque grain la prière de Jésus : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu Vivant, aie pitié de moi pécheur ! », accompagnée de prostrations et métanies. Cette prière est considérée comme une voie de libération par le Nom de Jésus lorsqu'elle est répétée sans cesse. Le nom, dans la tradition biblique, c'est la personne elle-même, son coeur profond. Invoquer le nom de Jésus - littéralement « Dieu sauve » - c'est rendre présent le Sauveur dans toute sa puissance de salut : « Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d'angle. Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12). La "prière de Jésus" est éminemment biblique. Elle reprend par exemple les cris du publicain de l'Evangile (Luc 18,13) ou de Bartimée, l'aveugle de Jéricho (Luc 13,38). C'est un Kyrie eleison, "Seigneur, prends pitié". Prière de repentance et d'intercession, elle conduit celui qui prie à une communion avec le Christ : "Une seule parole du publicain a ému la Miséricorde de Dieu", écrit saint Jean Climaque (6ème-7ème siècle). Son aspect répétitif a pour but de conduire peu à peu le priant à la prière continuelle. D'abord vocale, la prière se fait de plus en plus intérieure, et le nom devient alors comme « une huile qui s'épanche » (Cantique des cantiques 1, 3). Le tchotki est souvent appelé l'épée des moines, car ils écartent avec lui l'ennemi qui nous attaque. Selon la tradition, on doit donc l'avoir toujours en main. De là vient l'usage de l'enrouler au poignet lorsqu'on ne peut le tenir en main. Mais attention : nulle magie dans ces pratiques ! Théophane le Reclus, un père spirituel russe du XIXe, prévient ses lecteurs : « La prière de Jésus n'est pas un talisman. Son pouvoir provient de notre foi en Jésus, et d'une union profonde de notre esprit et de notre coeur avec lui. » On peut utiliser d'autres invocations, comme ces prières traditionnelles à Marie, mère de Dieu et aux Saints : « Très sainte mère de Dieu, sauve-nous » - « Saints de Dieu, intercédez pour nous".

 

Dans la tradition byzantine, le chotki est généralement confectionné en laine noire.  La laine rappelle que les membres de l’Église sont des brebis de Jésus, et la couleur noire symbolise la contrition des péchés, le but atteint est le don de larmes. La couleur noire a également un but d’humilité, le chotki devant être discret comme la prière sur l’habit noir des moines byzantins. La laine est préférée à tout matériau plus dur, car le chotki doit être humble et silencieux (les perles cliquettent et les fibres synthétiques à base de plastique crissent). Une croix est tressée à l'extrémité, munie d'un pompon (destiné semble-t-il à essuyer les larmes). Il est composé en général de 30, 33 ou 99 boules ou nœuds. Les trente-trois nœuds symbolisent les années de Jésus-Christ, la Croix, sa Passion et le chiffre trois la Trinité. Mais cela est très variable, il y en a aussi de 300, ou 500 nœuds. La Chotki Vervitsa des moines russes est faite de 103 nœuds ou grains, séparés par de plus larges grains, dont le premier est suivi par 17 plus petits, le second par 33, le troisième par 40 et le quatrième par 12 petits grains puis vient un petit grain à la fin. Les petits grains sont pour la prière de Jésus et les grands pour la prière à la Mère de Dieu. Il aurait été inventé par les ermites de la Thébaïde en Égypte, saint Antoine le Grand et saint Pacôme le Grand, pour remplacer les cailloux qui servaient à compter les prières : l'ange Gabriel aurait visité Pacôme dans son sommeil lui révélant ce moyen, une corde de prière facilitant la concentration de l'esprit. Désireux de vivre le « Priez sans relâche » de saint Paul (1 Thessaloniciens 5, 17), ces premiers moines des solitudes d'Égypte des IVe et Ve siècles, sèment les graines de l'hésychasme (du grec hesychia : quiétude). Le plus beau fruit de cette spiritualité est la prière de Jésus. C'est au XIVe siècle, sur la presqu'île grecque du mont Athos, que sa pratique se systématise et, de là, gagne la Russie. Elle embrase la foi des moines puis celle des laïcs qui la découvrent grâce notamment aux fameux Récits d'un pèlerin russe. Ce best-seller qui retrace les pérégrinations d'un paysan russe en quête de Dieu - traduit en français en 1953 - a fortement contribué à faire connaître le trésor de l'Orient chrétien en Occident.

 

Les chotkis sont confectionnés dans la prière. Celui qui les fait doit être unis à Dieu, par un cœur pur, silencieux et recueilli. C'est un travail à faire dans le désert et la solitude, parce que nouer chaque nœud est un acte sacré accompagné d'une triple prière à la Sainte Trinité. Le nœud utilisé pour tresser le chotki est complexe, comme un enfantement : La première étape se fait en enroulant les deux brins autour de la main et des doigts déployés. La première boucle forme le bras droit d'une Croix, et on dit : "Au nom du Père." Avec la deuxième boucle, fait le bras gauche de la Croix, et on dit : "Et du Fils". Puis on forme le bras en bas de la Croix, et on dit : "Et de l'Esprit Saint". Puis au dos de la main, on forme la barre du haut de la Croix, et on dit : "Amen." La deuxième étape lève le noeud des doigts et tire sur le noeud pour le serrer : on voit alors apparaître le nœud, c’est la « naissance », comme le noyau d'une cellule vivante, ou d'un atome. Sa forme circulaire symbolise la divinité, et les boucles de tissage complexe en multiples de 4, évoque la Croix. La troisième étape consiste à tirer les deux boucles restantes qui sortent du nœud. Pour chacune des deux boucles, on prend les fils lâches dans le nœud avec un clou, et à chaque fois on tire la boucle à travers. Cela doit être fait trois fois avant que l'extrémité libre du cordon soit assez lâche pour fermer la boucle en tirant : chaque fois que l'on tire une boucle, on invoque la Trinité comme précédemment. Ainsi, il y a trois bénédictions au total dans la confection d’un nœud. Faire un chotki implique un travail manuel. Mais c'est bien plus qu'un artisanat, c'est une prière et une chose sainte.

 

Alors, en ce mois consacré au Cœur de Jésus, pourquoi ne pas reprendre souvent cette belle prière : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu Vivant, aie pitié de moi pécheur ! »

 

Marie-Jacinta